Pas d'issue politique ? Non : le retour du politique !

de

Yves Bonin, Jean-François Fontana, Michel Lanson, Françoise Pinson, Olivier Zuretti*

M. Raffarin se rêve-t-il en Thatcher ? Pense-t-il pouvoir, comme elle, imposer brutalement les terribles régressions sociales qui ont détruit au Royaume Uni l'école, l'hôpital public, les transports en commun, les statuts et protections des salariés ? Il s'obstine, tente de passer en force. Il veut d'un seul mouvement réduire massivement le montant des pensions, émietter les statuts, et en particulier celui des fonctionnaires de l'État (à bien des égards, le seul en France à conserver une solidité relative), accélérer le transfert au privé des missions de service public, comme le lui demande l'AGCS : c'est, en fin de compte, la seule raison d'être des mesures de décentralisation qu'il veut à toute force imposer. Au total, une formidable régression sociale, un véritable changement de civilisation, rien de moins : briser les solidarités, la mutualisation d'une partie du salaire qui permet jusqu'à aujourd'hui de couvrir les situations de maladie, de chômage ou de retraite. Un projet se dessine : une société où chacun se débrouille selon ses moyens, et malheur aux vaincus et aux plus faibles. Brutal, ce gouvernement ne recule pas devant les provocations les plus extrémistes, prétend " ignorer la rue ", insulte les grévistes. Acharné, il prend, lui, les élèves en otage, menace les examens.

D'où lui vient cette audace ?

M. Raffarin estime qu'il n'y a plus dans ce pays d'alternance possible, au moins à court et moyen terme, que l'opposition n'est plus en état de postuler aux " affaires ". Il a raison sur ce point. Il s'appuie ouvertement sur le fait que les lois de décentralisation ont été préparées par un rapport signé Pierre Mauroy, mais aussi sur les engagements du sommet de Barcelone, prévoyant, entre autres choses, que la durée du travail devait être prolongée en moyenne de cinq ans dans toute l'Europe, engagements souscrits par Chirac… et par Jospin. Il pense pouvoir compter sur l'appui de la CFDT (et là encore, les faits lui donnent raison) et sur celui de la CGT qui, à EDF, avait élaboré et défendu un projet de réforme des retraites, et qui, globalement, a admis qu'une réforme globale s'imposait. Il voudrait ne pas prendre en compte le fait que le projet a été nettement repoussé par les salariés d'EDF-GDF. Il évite de se souvenir que le récent congrès de la CGT a violemment contesté la ligne confédérale. Mais surtout, il doit aujourd'hui faire face à un refus de plus en plus ferme de millions de grévistes et de manifestants, à une poussée de plus en plus résolue vers la grève générale, où les militants de la CGT tiennent toute leur place, où les opposants à Chérèque dans la CFDT ne renoncent pas à combattre. En somme, M. Raffarin ne veut se souvenir du 21 avril 2002 que sous l'angle qui semble l'arranger : le PS s'est effondré, le PCF a pratiquement disparu.

Mais il se trompe

Le 21 avril a dit tout autre chose : 11 millions d'abstentionnistes, 3 millions de voix pour les candidats d'extrême gauche, des millions interdits de vote (immigrés et jeunes, pourtant les plus gravement frappés). Un immense cri de souffrance sociale qui monte des millions de victimes de la politique imposée par les fonds de pension et l'avidité sans limite des (vrais) nantis. Un rejet de l'alternance des gouvernements de gauche et de droite, qui mettent en œuvre la même politique. Jospin, Chevènement, Hue, Voynet mis en retraite. Et Chirac à 19 %. Le " coup d'État médiatique ", l'incroyable opération " union nationale " du 5 mai, au nom de la supposée menace Le Pen, n'auront figé les choses que pendant quelques mois ! Nous voici revenus au soir du 21 avril. Pas d'issue dans les urnes ? C'est dans les entreprises, dans les écoles, dans les assemblées de quartiers que la chose va se régler. Car c'est se tromper que de penser que la grève qui se développe, les manifestations qui s'amplifient sont simplement porteuses de revendications ; qu'il suffirait de céder des miettes pour disloquer ce front en constitution ; que l'on pourrait séparer les enseignants des ATOSS en promettant aux premiers qu'ils restent fonctionnaires d'État, ou que l'on pourra calmer les cheminots en leur promettant de ne pas toucher aux régimes spéciaux de retraite. Ce qui se développe, ce qui tend passionnément vers la grève générale, c'est un refus global du monde qui nous est promis par Raffarin, Fillon et Ferry.

Pas une alternance : une alternative

L'acteur qui s'invite ainsi dans le jeu, ce sont les victimes, les souffrants du système. Et ils sont des millions. On a longtemps pu les maintenir en marge : des consultations électorales périodiques ; une alternance Gauche-droite " paisible " ; un chantage qui a longtemps marché : " c'est nous ou le retour de la droite ! " Ça ne marche plus. Chacun a pu constater que cette apparente alternance masquait une parfaite continuité des politiques. Les plans de licenciements se sont succédés, et Jospin nous a dit " L'État ne peut pas tout faire ". Les privatisations se sont accélérées, et Jospin a battu les records de Balladur et de Juppé. Le drainage des richesses a continué en faveur des plus riches. L'avidité, la cupidité ont continué leurs ravages. Le chômage a continué à détruire les vies. Ce qui donnait un espoir à Raffarin, l'absence d'alternance politique possible, se renverse progressivement en détermination à combattre. Il n'y a pas de recours dans les urnes ? Ne comptons que sur nous-mêmes. La qualité des discussions parmi les grévistes et les parents marque un changement saisissant : on réfléchit aux retraites, et on en vient enfin sérieusement à parler partage des richesses ; on parle décentralisation, et on en vient à se rendre compte que l'école, la santé, la vieillesse ne sont pas des marchandises ; on se souvient d'Allègre et de Mélanchon, et on en arrive à se dire qu'on ne forme pas des " agents économiques " mais des femmes et des hommes… Et si l'on ne peut compter sur les prétendants habituels aux charges gouvernementales, qui nous ont tous abondamment trahis, on en viendra à se poser la question que se sont posée toutes les grandes périodes d'affrontement social : quel gouvernement pourra traduire la volonté du peuple, la volonté de la grève générale ? Cahiers de doléances, États généraux, Commune, l'Histoire a toujours su trouver la traduction politique à cette question cruciale. Pour l'heure, ce qui commence à se discuter tandis que la grève se renforce, se durcit, ne faiblit pas, c'est la question qui est au cœur de la politique : Comment vivre ensemble ? Comment assurer à tous une vie digne ? Syndicats et partis seront jugés à leur aptitude à aider ce mouvement, à l'aider en particulier à donner forme à ces exigences. C'est le retour du politique, dans son acception la plus noble.

*Enseignants grévistes parisiens